La mangrove de Douala sous la menace des industries
Plusieurs entreprises procèdent au déboisement et feux de brousse pour détruire l’écosystème marin et y implanter leurs installations.
La mangrove située entre le lieu dit « marché des fleurs » et l’échangeur du quartier Youpwé à Douala, n’est plus que l’ombre d’elle-même. L’espace verdoyant, jadis apprécié par les populations, est aujourd’hui pris d’assaut par les entreprises. Depuis quelques années, cette mangrove est devenue un terrain de plus en plus convoité par ces derniers. Ici, ce sont de vastes chantiers qui sont entrepris aux abords de cet écosystème. Une station-service de la société Tradex s’est taillé une grande superficie dans ce milieu naturel. Cette entreprise spécialisée dans l’importation, l’exportation et la distribution du pétrole et des produits pétroliers, occupe cet endroit depuis maintenant plus de deux ans, apprend-on.
Mais depuis lors, Tradex n’est plus seule sur le site. L’entreprise libanaise Hazim, spécialisée dans l’exploitation forestière, a fait de cet endroit « écologique », son parc à bois. Et pour s’installer, la société a dû débarrasser le terrain des arbres qui s’y trouvaient. Elle a dû mettre le feu pour détruire les plantes et recouvrir le sol avec de la terre, apprend-on auprès des employés de la structure. A présent, les billes de bois, venues des forêts du Cameroun, sont empilées sur le site. Des engins de chantier, plus connus sous le nom de pelles chargeuses rangent et classent les billes de bois disposées un peu partout sur la plateforme. Dans cet exercice, les machines rejettent quelques fumées noires à travers le tuyau d’échappement installé à la verticale sur leur toit. De l’autre côté, une autre locomotive appelée « bille » racle et répand de la terre et de la pouzzolane sur le sol. A en croire les travailleurs, il faut encore agrandir le site pour recevoir plus de bois. D’où la présence des engins à bille. Petit à petit, ce milieu se vide de sa végétation. Selon les ouvriers rencontrés sur le site jeudi dernier, cela fait près de deux mois que cette activité prend de l’ampleur. « Les travaux ont commencé ici il y a environ deux mois, mais ce n’est pas prévu pour s’arrêter là puisqu’il faut encore beaucoup d’espace pour disposer les billes de bois », affirme l’un des conducteurs de ces engins.
Déboisement
Un déboisement, qui menace la vie des palétuviers, les espèces ligneuses qui constituent cette mangrove. D’après les experts, elles sont très utiles pour la protection des terres et pour l'accroissement de la production piscicole (crevettes et poissons). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les experts de l’environnement, soutiennent que les mangroves sont des écosystèmes fragiles. Car, elles procurent des ressources importantes (forestières et halieutiques). Soit ! Mais, pour les ouvriers des sociétés présentes sur le site, cet espace n’est autre chose qu’une zone marécageuse qui est en train d’être aménagée pour d’autres fins. D’ailleurs, ces dernières semaines, c’est une kyrielle d’autres chantiers qui ont vu le jour sur cet espace. Des bâtiments sont construits, des murs sont en train d’être élevés.
Dans l’un de ces chantiers, les travaux commencent à peine, l’endroit est déjà clôturé par l’entreprise qui veut s’y installer. Contrairement à d’autres chantiers, celui-ci n’a pas encore pris forme. Toutefois, des tonnes de terres sont accumulées à l’autre bout, des traces de Caterpillar sur le sol montrent que l’engin est passé par là. Des traces de pneus brulés jonchent le sol humide. Dans un petit enclos construit dans le site, des hommes se reposent. Selon les ouvriers du chantier, cette propriété appartient au Port autonome de Douala (PAD). Tout comme plusieurs autres chantiers ici, apprend-on. LQE a d’ailleurs appris que les travaux pilotés par le PAD vont consister à construire des magasins de stockage de marchandises.
A quelques mètres d’eux, des déchets d’ordures (cartons, verres, emballages plastiques, aliments) et des déchets métalliques sont déversés. Deux hommes fouillent les débris. Parmi eux, Henri, un quinquagénaire collectionne les ossements de viande de bœufs et des débris de fer. A l’en croire, il ramasse ces ossements pour fabriquer de la provende pour la volaille. « C’est ici que je viens faire des fouilles pour trouver de quoi me nourrir », affirme le quinquagénaire. Pour lui, bientôt tous ces endroits seront occupés par les industriels. « Il n’y aura plus d’arbres ou de rivière pour pêcher et certains animaux disparaitront », regrette-t-il. Ici, aucun piaillement d’oiseaux ne résonne, difficile d’en voir même qui survolent le ciel. Au-delà du ronronnement des moteurs des engins lourds qui stationnent par-ci et là à longueur de journée et des automobilistes qui traversent à toute vitesse la route bitumée, l’on n’entend plus aucun autre bruit. Tout porte à croire que les autres formes de vie sont en train de s’éteindre avec la mangrove dans cette partie de la capitale économique. D’après, le Centre de surveillance de la conservation de la nature, le Cameroun possède 306 000 hectares de mangrove.
Etude d’impact
A la délégation régionale pour le Littoral du ministère de l’Environnement et de la protection de la nature et du développement durable (Minepded), les responsables se disent surpris par l’installation des entreprises sur cette mangrove. Et, c’est le reporter du Quotidien de l’Economie qui les informe de cette situation. De surcroit, ils ne savent pas si une étude d’impact environnemental a été réalisée par ces entreprises qui occupent cet espace.
Pour les horticulteurs (Les personnes qui cultivent les légumes, les fruits et les plantes d’ornement) installés de l’autre côté de la grande route qui traverse cette zone, la présence de ces entreprises vient polluer l’environnement et alourdir l’atmosphère. « Quand il y avait les arbres, on avait un peu plus de fraîcheur, maintenant nous sommes obligés de respirer l’odeur du carburant et de l’essence tout le temps », affirme William T., horticulteur. Et avec la multiplication des chantiers, les riverains craignent que d’ici quelques années, tout le site soit plus bruyant, et qu’il n’existe plus de mangrove. « Certaines personnes diront que c’est le développement, mais ils ignorent aussi les avantages que procurent cet écosystème. C’est un aspect à ne pas négliger, les plantes, les arbres nous protègent contre beaucoup de dangers, si nous les détruisons nous devenons fragiles et vulnérables », fulmine –t-il. Surtout que, ces horticulteurs sont obligés de subir à longueur de journée les tracasseries des camions qui stationnent tout le long de la route. Mais, par-dessus tout, la mangrove de l’entrée Youpwé à Douala est sur le point de disparaître…
Ghide
Propos recueillis par Ghide